J’ai lu: jusqu’au bout du rêve de Agnès Kraidy et Zio Moussa

J’avais 27 ans quand j’ai décidé de tenter l’aventure de l’entrepreneuriat. Je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. Ce n’est pas quand on est vieux qu’on prend de tels risques. C’était le moment pour moi d’essayer et réussir ou apprendre d’un éventuel échec. Dans le second scénario, je serais toujours assez jeune pour me réinsérer professionnellement. Et c’est là une des premières leçons que je retiens de la biographie de Mathieu Kadio-Morokro, « jusqu’au bout du rêve » : il n’y a pas d’âge pour entreprendre.

 

1-Pas d’âge pour entreprendre

C’est à 51 ans que l’homme lance Pétro Ivoire. Bien-sûr, l’envie de voler de ses propres ailes a fait son chemin plusieurs années auparavant. Les difficultés vécues avec la Direction et certains membres du personnel de Shell, entreprise dans laquelle il exerçait en tant que Directeur des Opérations, n’ont pas été étrangères à son désir d’ailleurs. Le salaire confortable et les avantages ne pesaient plus suffisamment lourd dans la balance pour faire oublier l’inimitié ouverte dont il était victime. Mais avec raison, il continuait d’hésiter. Des hésitations que j’ai moi aussi connues avant de faire le grand saut. Il faut penser à la famille. Il faut penser aux enfants surtout. Ils n’ont pas à payer pour nos erreurs de jugement. Il faut bien peser le pour et le contre. Le livre nous dit déjà à la page 83 que tout en étant salarié à Shell, il est arrivé des jours où les enfants Kadio-Morokro ont été sortis des classes pour scolarité impayée. La Compagnie Ivoirienne d’Electricité a également déjà suspendu leur fourniture en électricité pour défaut de paiement. Mathieu Kadio-Morokro doit donc bien étudier les tenants et les aboutissants d’un départ pour entreprendre. Comme le dit l’adage « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras. »

Pourtant, Mathieu Kadio-Morokro finit par se décider. Les propos d’un ami anglophone, William Kwassi Parker mettent un point final à ses tergiversations :

« Au poste où vous êtes, il n’y a plus de place plus haut pour vous ». P63

Et cela me mène à mes deux points forts suivants :savoir lire les signes des temps et l’importance d’un réseau.

2-Savoir lire les signes des temps

Au stade où il en est, Mathieu Kadio-Morokro n’a pas d’autres choix que de partir. Cependant, il refuse de voir la vérité en face. Or, bien souvent, il ne s’agit pas uniquement de prendre les bonnes décisions, mais bien de les prendre au bon moment. La vie a des saisons qu’il faut pouvoir identifier. Il y a un temps pour tout, nous dit l’Ecclésiaste. Certaines opportunités ratées le sont pour toujours. Le manque de discernement peut faire mourir dans l’œuf un bon projet. Il y a des opportunités qui viennent déguisées en refus. Il faut savoir les reconnaître.

3-L’importance du réseau

Si un ami a permis à Mathieu Kadio-Morokro de lever les derniers doutes qui l’empêchent de créer sa propre société, d’autres ont été également déterminants dans son voyage entrepreneurial. Et bien avant également d’ailleurs.

Déjà, son intégration à Shell a été le fait de Raymond  Kabran Eby, qui lui avait demandé de considérer une carrière dans le privé. Les portes de l’Université et d’une carrière dans l’enseignement venaient de lui être fermées par le Directeur de l’Enseignement : « …la Belgique, oui ; mais on ne connait pas les diplômes de ce pays… » P 47

Commentaire assez risible aujourd’hui où tout diplôme d’un pays hors du continent africain vaut son pesant d’or dans un Curriculum Vitae, qu’il ait été acquis dans une école de renom ou pas.

Pour revenir donc au parcours de l’entrepreneur, il bénéficie sur sa route des conseils et d’aides d’amis.

Alain Bambara, ancien de Shell et fondateur de Cosmivoire « Je ne sais pas combien tu gagnes Mathieu. Certainement beaucoup. Mais tu n’es qu’un salarié. Il vaut mieux être entrepreneur que salarié. » P 72

Moussa Fanny, alors Directeur Général de Pétroci qui lui propose un contrat de consultance de 12 mois pendant lequel il touchera le même salaire qu’à Shell. Quel soulagement ! J’ai particulièrement apprécié cette manière de procéder avec tact. Il n’est pas venu avec ses gros sabots et un air suffisant demander si Mathieu Kadio-Morokro avait besoin d’un coup de pouce. Il a fait une proposition honorable et valorisante qui cadrait bien avec le profil de son ami. Ce n’était pas de la charité.

Dans « Business Secrets from the Bible » Rabbi Daniel Lapin révèle qu’un des secrets de réussite des Juifs c’est leur capacité à entretenir de bonnes relations avec leur entourage et à capitaliser leurs amitiés pour leur business. Le Fondateur de Pétro Ivoire est un bel exemple de l’importance de l’entregent.

Je veux citer enfin, et bien-sûr la liste n’est pas exhaustive, l’archevêque de Bouaké, Feu Monseigneur Vital Komenan Yao qui a présenté Monsieur Kadio-Morokro au Président de la République de l’époque, Monsieur Henri Konan Bédié. Et cela a valu son pesant d’or pour la suite. Ceci me conduit à mon point suivant, la bonne préparation ou le capital travail.

4-La bonne préparation ou le capital travail

Le tout n’est pas d’avoir des opportunités, encore faut-il pouvoir les saisir. Et notre capacité à tirer profit des opportunités est souvent liée à notre préparation préalable, le travail réalisé avant. Comme Elizabeth George pouvait le dire dans son livre « Centrée sur Dieu » le succès de notre ministère en public dépend de nos moments en privé avec Dieu.  Oui, il ne s’agit pas ici de spiritualité, mais je trouve l’exemple à propos, surtout que tout le livre est jalonné de référence à l’importance qu’occupe la religion dans la vie de Mathieu Kadio-Morokro qualifié de « craignant Dieu ».

Ainsi donc, quand il rencontre le Président Bédié à Daoukro, son discours est énoncé clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. Un vrai adepte de Boileau. Il est bien fini le temps des hésitations.

Mathieu Kadio-Morokro est un bosseur. Chef d’entreprise, il est toujours au travail avant 7h. Qualité qu’il inculque d’ailleurs à ses enfants. Sa première fille, Myriam témoigne. Il l’appelait toujours aux aurores et insistait quand elle ne décrochait pas. Il faut travailler et prendre de la peine. Myriam fondatrice du centre de fertilité Procréa, sait grâce à son Père que « l’entrepreneuriat ne s’accommode pas de la paresse ». Il sait être un Papa poule, mais il ne badine pas avec le travail.

5-Préparer la relève

Combien d’entrepreneurs aujourd’hui voient leur structure comme une œuvre qu’ils pourront transmettre à leurs enfants ? Combien sont ceux qui pensent à l’après eux ? C’est une autre leçon que je retiens de l’ouvrage. Il faut penser à la pérennité de son œuvre. Non, ce n’est pas un petit business en attendant. Il faut savoir se projeter dans le long terme. Il faut former la relève. Mathieu Kadio-Morokro inculque à ses enfants la valeur du travail. Etre « fils ou fille de » ne suffit pas. Il faut se bâtir soi-même.

Cette autonomie, il la leur transmet si bien que David William pressenti pour succéder à son père choisi une autre voie. C’est finalement Sébastien qui aura la lourde charge de maintenir Pétro Ivoire dans la famille. Il aurait pu refuser de diriger l’entreprise. Son père aurait respecté son choix, et je respecte d’ailleurs Monsieur Kadio-Morokro pour cette liberté qu’il a offerte à ses enfants d’être eux-mêmes. Mais Sébastien accepte heureusement de relever le défi. L’entreprise ne sera donc pas vendue. Une fois qu’il a réussi à convaincre son 2e fils de perpétuer l’héritage, Mathieu Kadio-Morokro entreprend de le former et ce n’est pas un parcours facile. Il commencera au bas de l’échelle comme pompiste dans une station d’essence à Dakar. Le fils du patron, pompiste.

 

6-Compter sur Dieu

J’ai aimé que le chef d’entreprise accorde autant d’importance à Dieu, qu’il reconnaisse la part du divin dans son parcours. Cela change de l’image du chrétien dépenaillé, aux chaussures usées, qui habite avenue de la misère, rue de la pauvreté. La richesse ne fait pas forcément perdre la foi.

Quand je lis que chaque nouvelle station d’essence ouverte est bénie par un Prêtre, je me réjouis. Je soupire après une race nouvelle d’hommes et de femmes d’affaires, passionnément chrétiens et résolument décidés à gagner le maximum d’argent et d’âmes pour Christ.

 

Voici donc les 6 points forts que je peux tirer de ma lecture de cet ouvrage. Contrairement à la Blogueuse Tchonté, j’ai trouvé le livre bien écrit. C’est que j’aime les tournures du genre de celle de la P47 « il n’y a pas de transfiguration, sans défiguration » et le livre en foisonne. Ce sont des tournures que je prends souvent plaisir à lire à haute voix. Il y a des sons similaires, presque de l’homophonie, parfois une référence subtile à un autre contexte, ici la religion. Quelqu’un qui n’est pas au fait par exemple de la transfiguration de Jésus ne comprendrait pas de la même façon.

«…. de gros nuages funestes et funèbres s’amoncelaient à l’horizon devenu couleur de deuil. » P 191

« Sébastien désormais Directeur Général doit assumer et assurer ». P 192

J’ai beaucoup aimé cet ouvrage même si je relève quelques points gênants, des regrets et des doutes.

Gênes, doutes et regrets

Au titre des points gênants, j’avais fréquemment une impression de déjà lu. Trop de redites à mon sens qui n’apportaient bien souvent pas un éclairage différent ou un additif significatif par rapport à ce qui avait déjà été dit. Je me suis demandé si ce n’était pas un écueil de la rédaction à deux mains. L’un disant ce que l’autre avait déjà évoqué. A plusieurs reprises, on revient sur sa généalogie, l’origine du nom Kadio-Morokro ou les performances de Pétroci. J’ai fini par retenir que Pétroci c’est 34% de part de marché et la première place au niveau du gaz.

A titre d’illustration, à la page 188 on lit « …dans le royaume des Anyi Ndenian dont Mathieu est un fils ». A ce stade du livre, on sait déjà que Mathieu est un fils de ce royaume. La démonstration a été faite, et même plusieurs fois. En outre, au Chapitre VII seulement on lit trois fois ce conseil/menace de Mathieu à son fils Sébastien, à qui il veut confier les rênes de son entreprise : « Si tu n’es pas bon, tu n’es pas bon, on te démettra de tes fonctions et puis ce sera fini, c’est tout ».

Autre point gênant, relevé également par Tchonté, le fait que la plupart des commentaires ne mettent en exergue que le côté positif de l’homme. Bon fils, ami fidèle, excellent Chef d’entreprise, chef de famille remarquable,  Chef de village hors pair, catholique extrêmement pieu, Mathieu Kadio-Morokro semble tutoyer les superlatifs et exclusivement être sans défaut. Mais à ce niveau je pense que c’est la postface du Père Ange-Thomas Agoussi qui éclaire le mieux ce choix conscient ou inconscient fait par les auteurs :

« Il a certainement des défauts comme tout le monde ; moi je mets l’accent sur ses qualités qui peuvent édifier, aider à bâtir quelque chose de positif dans notre vie et dans notre pays. Ainsi, il peut servir de modèle ». P 195

Toutefois il faut reconnaître que le Chapitre VI, un PDG sur le trône, laisse quand même fuiter quelques reproches que l’on fait à Nanan Mathieu Kadio-Morokro… et même à son épouse. Un membre de sa famille, Kessé N’Zoré Marie est d’ailleurs la première à émettre un son discordant dans ce concert d’éloges. Photo ci-dessous.

Les pages suivantes révèlent également des plaintes des femmes et des jeunes du village d’Affalikro.

En ce qui concerne les regrets, j’aurais aimé en savoir plus sur sa relation avec son épouse. Je lis beaucoup sur le mariage et la vie de couple ces derniers temps. Et je suis restée sur ma faim quant à tirer des leçons utiles pour mon mariage des plus de cinquante années de vie commune entre Aïssata et Mathieu. Le couple Kadio-Morokro n’est pas qu’un modèle entrepreneurial. La longévité de leur amour est une source d’inspiration majeure à une ère où le divorce est devenu monnaie courante.

Pour finir, j’ai de gros doutes. Des doutes sur la cohérence entre le statut de chrétien et celui de chef de village, dépositaire des traditions et ordonnateur de rites qui à mon sens sont ou peuvent être en conflit avec la doctrine chrétienne. Le fait que le livre mentionne à la page 149 qu’il égrène son chapelet discrètement pendant les rites et rituels traditionnels de son intronisation me conforte dans l’idée que lui-même ne considère pas ces rites comme « très catholiques » au sens propre comme au sens figuré. Dans tous les cas, les voies du Seigneur sont insondables.

En somme, c’est un livre que je recommande, pour le modèle inspirant qu’est l’homme dans ses différentes facettes et pour les multiples leçons que l’on peut tirer en parcourant ses pages.

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